Cinéma ivoirien : Abidjan, capitale du cinéma africain ? Le pari d’Isaach De Bankolé

Cinéma ivoirien : Abidjan, capitale du cinéma africain ? Le pari d’Isaach De Bankolé

Il a conquis Hollywood et les plus grands festivals du monde. Aujourd’hui, c’est chez lui, en Côte d’Ivoire, qu’Isaach De Bankolé joue sa plus grande partie. Avec Premier Continent, le comédien ivoirien veut former une génération d’acteurs, créer un festival international et sauver la mémoire filmique du continent. Premier rendez-vous : Abidjan, novembre 2027.

Le cinéma ivoirien tient-il enfin sa révolution ? Un homme, en tout cas, en est convaincu. Figure du cinéma international, Isaach De Bankolé lance Premier Continent avec une idée fixe : mettre son parcours au service de toute une génération. Former, révéler, propulser les talents africains, rien de moins.

Le projet repose sur deux piliers : une école panafricaine d’acteurs et un festival international. Deux réponses aux maux qui rongent le secteur depuis des décennies : des comédiens sans formation, des jeunes créateurs isolés, des financements introuvables, des œuvres africaines invisibles. Et une ambition plus large encore : faire d’Abidjan un carrefour où se croisent, se forment et collaborent les professionnels du cinéma du continent et du monde.

Tout part de l’enfance. À Treichville, à deux pas de chez lui, une poignée de salles font alors battre le cœur culturel d’Abidjan : le Rio, l’Él Mansour, l’ABC, le Vox, le Plaza, l’Entente. Dans ces salles populaires, où se mêlent films d’aventure, fresques indiennes et créations africaines, le gamin attrape le virus.

Le Mandat d’Ousmane Sembène, Touki Bouki de Djibril Diop Mambéty, Concerto pour un exil de Désiré Écaré, La Femme au couteau de Timité Bassori, Abusuan d’Henri Duparc : ces films lui ont forgé le regard.

Puis vient la chute. Dans les années 1990, la crise économique frappe de plein fouet l’exploitation cinématographique en Afrique subsaharienne. À Abidjan, les salles ferment une à une ou changent de vocation. Le vide qui s’installe est à la fois culturel et générationnel.

La reconquête est pourtant en marche. Les complexes Majestic, puis l’ouverture de Pathé Cap Sud en 2024, ramènent le public vers le grand écran. Pour De Bankolé, l’enjeu est clair : rendre aux jeunes leurs histoires, leurs visages, leurs imaginaires, et les projeter enfin sur grand écran.

Premier pilier, une école panafricaine de formation d’acteurs, pour le cinéma comme pour le théâtre. Sa promesse : donner aux jeunes Ivoiriens et Africains les moyens de s’épanouir, de s’émanciper et de vivre de leur art.

Au départ, des ateliers intensifs de trois à quatre semaines réuniront 15 à 18 comédiens âgés de 18 à 28 ans, à raison de deux sessions tous les dix-huit mois, en alternant théâtre et cinéma. Côté planches, les élèves travailleront sur des textes contemporains jusqu’à des représentations publiques. Côté caméra, ils s’immergeront dans des scénarios originaux de courts et moyens métrages, jusqu’à la réalisation de films présentés au festival.

Pas de théorie en vase clos : on apprend en faisant. À terme, le projet vise une école permanente, avec un cursus de deux ans. Des cours en anglais sont même à l’étude pour accueillir les jeunes non francophones. L’école s’ouvrira ensuite aux métiers techniques (image, son, décors, costumes, postproduction, effets visuels), avec des masterclasses menées par des professionnels confirmés. Un partenariat est aussi envisagé avec Next Story Lab, la structure du réalisateur et producteur ivoirien Philippe Lacôte, pour repérer et accompagner les scénarios de jeunes auteurs et autrices.

Tout est né de la rencontre entre Isaach De Bankolé et Philippe Lacôte. Même constat, même conviction : le cinéma africain ne grandira que par la formation et la transmission.

Leur collaboration devait d’abord se dérouler dans la toute première salle de cinéma de Côte d’Ivoire, dont la réhabilitation était à l’étude. Cette piste n’a pas abouti pour l’instant, mais l’intuition demeure : organiser une vraie passation entre les anciens et la relève.

Le volet inaugural prévoit même un premier film, sur un scénario de Jim Stark en trois récits, réalisé par Isaach De Bankolé et produit par Philippe Lacôte. Selon le document de présentation, le tournage est programmé sur douze jours, à Abidjan et dans ses environs, en janvier 2027. Un film qui pourrait résumer à lui seul l’esprit du projet : faire dialoguer création professionnelle, transmission et nouveaux talents.

Second pilier, le Festival Premier Continent lèvera le rideau fin novembre 2027. Ses trois missions : propulser le cinéma africain à l’international, professionnaliser acteurs et techniciens, et ouvrir aux productions du continent les portes du financement.

Sa programmation s’articule autour de quatre axes :

  • « Les Graines », section dédiée aux premiers films et vitrine des œuvres issues de l’école ;
  • l’« Abidjan Film Lab », laboratoire de mentorat et de rencontres, avec masterclasses, échanges avec des figures du cinéma et tables rondes entre producteurs, diffuseurs, institutions et porteurs de projets, pour amorcer des coproductions Afrique-Europe comme Sud-Sud ;
  • des projections gratuites en plein air à Treichville, Yopougon et Abobo, avant une tournée dans les régions, autour de films cultes ;
  • « Cinémémoire », consacré à la conservation des œuvres, à l’archivage numérique et à la collecte des témoignages des professionnels de l’image.

Pour sa première édition, le festival rendra hommage aux géants du cinéma ivoirien : Timité Bassori, Désiré Écaré, Roger Gnoan M’Bala, Henri Duparc. Au fil des éditions, il célébrera aussi les grands noms du continent : Oumarou Ganda, Med Hondo, Youssef Chahine, Paulin Soumanou Vieyra, Safi Faye, Haile Gerima, Mati Diop.

Une mission patrimoniale qui tient de l’urgence, dans une industrie où les archives restent souvent inaccessibles et où des films risquent de disparaître à jamais.

La compétition réunira une vingtaine de films (longs métrages, courts, documentaires, animation) venus d’Afrique et d’ailleurs. Deux trophées seront décernés : l’Éléphant d’or, pour le meilleur film de la sélection officielle, et la Graine Premier Continent, pour le meilleur premier film.

Premier Continent s’inscrit dans le mouvement de structuration du cinéma ivoirien, porté par les politiques publiques et les dispositifs d’accompagnement du secteur, à commencer par le Fonds de soutien à l’industrie cinématographique (FONSIC). Le document de présentation évoque aussi le soutien, au lancement, des ministères chargés de la Culture et de la Francophonie, de la Communication, de la Promotion de la jeunesse, ainsi que du Tourisme et des Loisirs.

Côté logistique, une première phase prévoit la location d’espaces de travail, auprès de l’Institut français ou du Goethe-Institut d’Abidjan, le temps de bâtir les infrastructures définitives sur un terrain présenté comme déjà acquis.

Mais rien n’est joué. Financements, infrastructures, partenariats, qualité des formations, pérennité du festival : tout reste à confirmer. Car au-delà du prestige, Premier Continent se jugera sur du concret : des comédiens mieux formés, des films réellement tournés, des carrières lancées, des œuvres sauvées.

Avec Premier Continent, Isaach De Bankolé vise bien plus qu’un festival ou une école : un écosystème où formation, création, patrimoine et industrie se renforcent mutuellement. Le choix d’Abidjan n’a rien d’un hasard. Ville de mémoire cinématographique, capitale économique et carrefour culturel de l’Afrique de l’Ouest, la métropole a les atouts pour réunir les talents du continent, de la diaspora et du monde entier.

Reste le plus difficile : transformer le rêve en réalisations durables, avec les moyens et la gouvernance qu’il exige.

En 2027, Premier Continent pourrait ouvrir une brèche : un espace où l’héritage du passé nourrit les talents de demain, où les premiers films trouvent leur public, et où le cinéma africain pèse enfin de tout son poids dans le dialogue mondial.