Ben'imana : une flèche dans le cœur de Cannes
Marie-Clémentine remporte la Caméra d'or avec le premier film rwandais jamais sélectionné au Festival de Cannes un récit bouleversant sur le pardon et l'humanité retrouvée.
Il y a des moments au Festival de Cannes où l'histoire s'écrit avec une discrétion bouleversante. Cette année, c'est un film rwandais Ben'imana qui a fracassé les cœurs du jury de la Caméra d'or et ouvert, peut-être pour la première fois, une fenêtre lumineuse sur le cinéma d'Afrique centrale sur la Croisette.
Monia Chokri, présidente du jury, n'a pas cherché à cacher la violence douce de ce choc. « Ça m'a foudroyée dans le cœur. C'était difficile, quand j'avais une flèche dans le cœur, de me la faire enlever », a-t-elle confié lors de la conférence de presse du palmarès, les mots pesés avec la précision de quelqu'un qui a elle-même appris à habiter les silences d'un film. Le choix, dit-elle, a été difficile. Mais inévitable.
« C'est une confiance que c'est possible de faire nos films de nos manières, qui d'abord nous parlent, et après parlent au monde. » MARIE-CLÉMENTINE, RÉALISATRICE DE BEN'IMANA
Ben'imana s'attaque à l'un des territoires les plus redoutables du cinéma : mettre à l'image le pardon. Pas un pardon abstrait ou philosophique, mais celui qui vient des femmes, des mères, des sœurs de ceux qui ont le plus perdu et qui pourtant tendent encore la main. Interrogée sur la manière de raconter une telle histoire, Marie-Clémentine a répondu avec la gravité de quelqu'un qui a compris que le langage cinématographique déborde largement les mots.
« Il y a le silence, il y a les mots. Il y a aussi le paysage qui parle », explique-t-elle. Le film est né d'un désir personnel de rencontrer son propre pays « dans toute sa complexité, dans toute sa beauté ». Un cheminement intérieur autant qu'un projet artistique : comment écouter, comment sentir, comment interpréter sans jamais perdre l'humanité de l'autre, même dans la tragédie.

La question est venue d'un journaliste sénégalais, Jean-Pierre Pustienne du Quotidien de Dakar, avec la précision de celui qui surveille l'histoire du cinéma africain : est-ce la première Caméra d'or jamais remportée par un film africain ? La réponse, embarrassée mais enthousiaste, est tombée : peut-être bien, et en tout cas, Ben'imana est indiscutablement le premier film rwandais jamais présenté au Festival de Cannes.
Marie-Clémentine a tenu à partager cet honneur avec toute son équipe. Les deux productrices Samantha Pifo (Gabon) et Oayes Marie Epifani (Rwanda) signaient là leur premier film. Derrière la caméra, 90 % des postes techniques étaient tenus par des Rwandais, pour beaucoup à leur première expérience de tournage. Devant l'objectif, des actrices non-professionnelles qui ont porté les émotions là où le scénario seul ne pouvait les atteindre.
« Il y a la lumière maintenant sur le cinéma rwandais. Et j'en suis vraiment reconnaissante. » MARIE-CLÉMENTINE
Le film a mis dix ans à naître dix ans à convaincre des producteurs, des financiers, des partenaires qui ne voyaient pas encore dans les mots ce que les corps et les lumières finiraient par révéler. « Il y a des langages que le stylo ne peut pas donner directement. Mais quand tu commences à écrire avec les lumières, avec les images, avec les corps qui parlent, avec le paysage, tout le monde arrive à se retrouver. »
Monia Chokri, qui a vu davantage de premiers films que n'importe quel autre spectateur de la salle lors de la conférence, a offert une lecture plus large du millésime 2026 : une sélection marquée par une jeunesse en détresse, des personnages qui cherchent à s'en sortir, et partout dans Ben'imana comme ailleurs un désir d'empathie, de rédemption, de pardon. « S'asseoir deux heures dans une salle et regarder d'autres personnes vivre, penser autrement, vivre autrement, c'est déjà un signe d'empathie. »
Ben'imana n'est pas seulement un film primé. C'est une ouverture. Une promesse que le cinéma africain, dans sa diversité et ses singularités, a désormais sa place dans les plus grandes compétitions mondiales non pas malgré ses origines, mais grâce à elles.





