ANIS LASSOUED : « Enda a été le déclic qui a permis à Moez de briser le silence »
Après près de neuf années de travail, d’écoute et d’accompagnement, le réalisateur Anis Lassoued dévoile enfin Les Frontières de Dieu. Le film retrace le parcours de Moez Cheriti, un jeune homme confronté dès l’enfance à l’absence maternelle et à la stigmatisation sociale. Loin d’un simple témoignage, l’œuvre s’impose comme un récit intime où le cinéma devient un outil de reconstruction.
Lorsque le cinéaste rencontre Moez pour la première fois, celui-ci n’a que onze ans. Le projet aurait pu voir le jour plus tôt, mais Anis Lassoued fait le choix de patienter.
« J’ai préféré attendre qu’il atteigne sa majorité. Il était essentiel que Moez puisse décider lui-même du moment où il accepterait d’exposer son histoire », explique-t-il.
Ce temps long traduit une position claire : placer l’éthique et le respect de l’individu avant toute urgence de production ou de diffusion.
Les Frontières de Dieu aborde la réalité des enfants nés hors mariage, que le réalisateur qualifie d’« enfants de l’amputation ». Mais le film évite volontairement les raccourcis sociologiques. Il s’attache avant tout à une question intérieure : comment se construit l’image d’une mère que l’on n’a jamais connue ?
Chez Moez, cette absence devient un moteur de réflexion, nourrissant un imaginaire singulier et une quête identitaire profonde, à la croisée de la philosophie et de la création artistique.
Le parcours de Moez croise celui de Enda Inter-Arabe, une structure qui joue un rôle central dans son évolution. À travers des ateliers de psychodrame et des clubs d’expression, le jeune homme découvre de nouveaux moyens de canaliser ses émotions et de reprendre confiance en lui.
« Enda a été un lieu déterminant. C’est là qu’il a appris à comprendre son énergie et à la transformer », souligne Anis Lassoued.
Cette étape marque un tournant : le passage progressif du silence à la parole.

Le film trouve son aboutissement dans la musique. Dans la dernière partie, Moez participe à la création d’un clip, en collaboration avec l’artiste Hamza. Il écrit, compose et interprète ses propres mots.
Pour le réalisateur, cette séquence symbolise une libération :
« Grâce à l’art, Moez n’a plus honte de son passé. Il est aujourd’hui en accord avec lui-même et avec les autres. »
Présenté et primé au Festival international de Mascate, à Oman, Les Frontières de Dieu poursuit sa route dans le monde arabe et en Afrique. Si ces distinctions sont importantes, Anis Lassoued insiste surtout sur la portée humaine du film.
« Cette histoire s’adresse à toutes les personnes qui portent une blessure — qu’elle soit liée à un deuil, une séparation, une guerre. Le film invite à briser le mur du silence. »
Avec Les Frontières de Dieu, Anis Lassoued rappelle que le cinéma documentaire peut dépasser la simple observation du réel. En donnant à Moez les moyens de se raconter, le film transforme un destin souvent réduit à une statistique sociale en un parcours de création et d’affirmation de soi.
Moez n’est plus un sujet filmé. Il devient un acteur de sa propre histoire.





