Berlinale : quand l’Afro-cinéma reprend la parole entre héritage, exil et réappropriation

Berlinale : quand l’Afro-cinéma reprend la parole entre héritage, exil et réappropriation
(g-d) Le réalisateur franco-sénégalais Alain Gomis et les actrices françaises Katy Correa et D'Johé Kouadio sur le tapis rouge avant la première du film

À la Festival international du film de Berlin, le cinéma afro-descendant s’impose cette année comme un espace de mémoire, de résistance et de réappropriation identitaire. Loin des regards folklorisants ou des récits formatés, deux films en compétition officielle portent une parole forte : celle de cinéastes issus de la diaspora africaine, qui interrogent le fait de vivre entre plusieurs mondes sans jamais renier leurs racines.

Un positionnement assumé par la direction du festival, dont la sélection met en avant les récits d’“entre-deux”, de migrations intimes et de filiations complexes, comme l’a souligné sa directrice Tricia Tuttle.

L’Afrique racontée par ses enfants, pas par procuration

L'équipe du film

Avec Dao, le réalisateur franco-sénégalais Alain Gomis propose un cinéma profondément incarné. Le film relie un mariage en France et des funérailles en Guinée-Bissau, deux rituels majeurs qui structurent la vie des communautés africaines, qu’elles soient sur le continent ou dans la diaspora.

À travers un récit choral mêlant acteurs professionnels et non-professionnels, Gomis refuse toute vision figée de l’identité afro-européenne. Son film respire le réel, la parole brute, les silences aussi. Il montre des familles dispersées mais reliées par une mémoire commune, souvent absente des écrans occidentaux.

Le choix d’un dispositif expérimental — intégrant essais, discussions et fragments documentaires — renforce cette volonté : redonner au cinéma africain et afro-descendant le droit de se raconter selon ses propres codes.

Femmes, mémoire et tabous : le cinéma comme acte de courage

De son côté, Leyla Bouzid signe avec A voix basse une œuvre intime et politique. En revenant filmer à Sousse, dans la maison familiale, la réalisatrice inscrit son cinéma dans une démarche de transmission et de confrontation avec l’héritage.

Le personnage de Lilia, Tunisienne vivant à Paris, incarne cette génération afro-arabe partagée entre modernité, exil et poids des traditions. Son retour au pays pour enterrer son oncle devient un moment de rupture, où les secrets familiaux, les non-dits et les blessures anciennes refont surface.

Le film aborde frontalement des sujets encore tabous : l’homosexualité en Tunisie, la place des femmes, la pression sociale et la difficulté de s’affirmer sans rompre avec sa famille. Ici, le cinéma devient un acte de courage et de vérité.

(g-d) La réalisatrice tunisienne Leyla Bouzid, l'actrice et réalisatrice israélienne Hiam Abbass et l'actrice française Eya Bouteraa lors d'une séance photo pour le film

Cinéma afro-diasporique : une urgence narrative

À travers ces deux films, une même conviction se dégage : l’Afro-cinéma n’a plus à se justifier. Il ne demande pas sa place, il la prend. Mariage, deuil, amour, transmission — ces expériences sont universelles, mais leur mise en récit par des voix africaines et afro-descendantes change radicalement le regard.

Comme le rappellent Gomis et Bouzid, vivre entre plusieurs cultures n’est pas une faiblesse, mais une richesse narrative immense. Un espace de création où se croisent mémoire collective, identités hybrides et luttes contemporaines.

À la Berlinale, Dao et A voix basse confirment une chose essentielle : le cinéma africain et de la diaspora est vivant, audacieux et nécessaire. Et surtout, il parle enfin de lui-même, pour lui-même.